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Le vol de l'été se poursuit
N° 192 - septembre 2000

Trottoir national
François Parenteau
Un des grands bonheurs que j’éprouve à habiter le Plateau Mont-Royal est de pouvoir y faire presque tous mes déplacements en vélo, six mois par année. Il m’arrive souvent de faire un bon bout de chemin à vélo sur le trottoir. Je sais bien que ce n’est pas légal. Quand je roule sur le trottoir, c’est toujours pour une bonne raison. Soit que la rue sur laquelle je roule est en sens inverse de mon trajet ou alors que j’approche de mon but et que je cherche un stationnement. Je considère simplement que, de toutes façons, je prendrais plus de place sur le trottoir en marchant à côté de mon vélo qu’en restant dessus.

Par contre, à ces moments-là, je considère devoir entièrement m’adapter. Si je me retrouve ainsi à pédaler au ralenti derrière deux grosses madames chargées de sacs d’épicerie, tant pis. Si ces madames, d’elles-mêmes, se tassent, je me fais un devoir de leur dire merci. Elles sont dans leur droit de marcher aussi lentement qu’elles veulent et c’est un privilège qu’elles m’accordent de me laisser passer sans réprimandes.

Et vous savez quoi ? Ça se passe très bien. Je n’ai jamais eu d’accrochages, ni physiques, ni verbaux. J’y vois une autre belle preuve d’un esprit de tolérance bien québécois. Je le sais car il m’est arrivé de faire la même chose à Sydney, en Australie, sur un trottoir désert, et une automobiliste avait pris le soin de baisser sa vitre pour me le reprocher. Vous vous demandez peut-être où je m’en vais avec mon vélo ? Eh bien, voici 0 je vais vous parler de la loi 101. Elle est de nouveau attaquée, le stupide jugement de la Cour supérieure du Québec (bordel !) ayant galvanisé les Bill Johnson et autres saboteurs de notre digue linguistique. Mais le plus grave danger, il me semble, c’est qu’une bonne proportion de francophones se met à douter de la légitimité de ce combat. La mauvaise foi des ennemis de la langue française a fait son œuvre dans notre fragile inconscient collectif.

Le français, une langue à pied

C’est pourtant clair. En Amérique du Nord (et même partout dans le monde) le français est une langue à pied. L’anglais, on pourrait dire qu’il est en Ferrari sur une grosse highway mais ça fuckerait toute mon image. Disons donc, puisqu’on est gentils, que l’anglais est en bicycle. Le Québec est le seul trottoir des francophones. Le seul. Ailleurs au Canada, ils doivent marcher sur une étroite bande de ciment comme on en trouve dans les campagnes.

Les partisans de l’égalité des langues le savent bien. À force d’entendre parler de droits brimés, on en vient à oublier que toute loi est une limite à la liberté, mais que cette limite est considérée comme nécessaire à la paix, à l’ordre et au bon gouvernement. C’est pour ça qu’il y a la loi 101 au Québec (ce qu’il en reste), et c’est pour ça qu’on n’a pas le droit de pédaler sur les trottoirs. Devrais-je me considérer brimé dans mes droits de cycliste ? Imaginez un moment que les cyclistes aient tous les droits sur les trottoirs. Ça ne serait pas long qu’on ne pourrait plus marcher en paix, même si on en avait toujours le droit.

Un contrat civique

Pourtant, les piétons de francophones d’ici sont tolérants. Il y a, tacitement, un contrat civique. En privé, les anglophones bénéficient d’une belle piste cyclable aménagée de plein de médias et d’institutions qui leur sont propres. Et ce n’est pas un apartheid, puisque les anglophones ont entièrement accès au trottoir public québécois. Ils peuvent même y rouler un peu en anglais. Mais il leur faut alors respecter les droits des piétons et comprendre qu’ils représentent une menace à leur sécurité s’ils ne s’en soucient pas. Et ça veut dire parfois qu’ils auront à débarquer de leur siège et marcher en français avec tout le monde. À lire des affiches en français. À travailler en français.

Un fragile équilibre

Et qu’on arrête de dire que, de toute façon, deux langues c’est tellement mieux. Ben oui ! Et trois langues, ça peut être carrément fantastique ! Mais justement, si l’anglais avait les même droits que le français au Québec, on n’aurait pas deux langues longtemps. Because la démographie et l’immigration. Because la mondialisation. C’est ce fragile équilibre que la loi 101, la vraie, avait réussi à créer. Ça me désespère qu’on le laisse se briser. Ça me sape la tolérance et ça me ruine le bon voisinage.

Petite prédiction 0 si on trouve de plus en plus de vélos anglophones sur le trottoir québécois et qu’il devient difficile de marcher en français, les francophones vont finir par se retrouver dans la rue. Soit tous nus dans la rue, soit par milliers, avec des pancartes. Et peut-être des roches. Et c’est beaucoup moins agréable de pédaler à travers les roches. La paix, l’ordre et le bon gouvernement. C’est pour ça qu’il y a des lois, tant pour la langue que pour la circulation.

* Extrait de Réveils mutins II, Lanctôt Éditeur, 2000

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