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Le vol de l'été se poursuit
N° 192 - septembre 2000

Le Bloc propose d’ouvrir des bordels
Andrée Lévesque*
Une solution du XIXe siècle à la prostitution du XXIe siècle Les députés du Bloc québécois Réal Ménard et Pierrette Venne ont créé un Groupe de consultation sur la prostitution de rue et se préparent à présenter un projet de loi pour autoriser ce qu’ils appellent des maisons closes, c’est-à-dire des bordels, et ainsi réglementer la prostitution. Autrement dit, l’État-proxénète – c’est-à-dire qui offre de la protection et tire des revenus de la prostitution – émettrait des permis, contrôlerait et taxerait les maisons de prostitution.

La prostitution à Montréal a une histoire qui remonte à la Nouvelle-France et la métropole a longtemps été la capitale de la prostitution en Amérique du Nord. Pendant les années 1920, puis après la Seconde Guerre mondiale, les bordels attiraient des clients touristes ou locaux et fournissaient aux femmes habituellement non qualifées et peu éduquées, un travail exploité et dangereux. À côté de la centaine de bordels, des milliers de femmes pratiquaient leur métier dans les rues et les bars.

Rappelons qu’un bordel n’est pas une maison close et que Montréal n’a pas vraiment connu de maisons closes. Dans ces dernières, les prostituées perdent toute liberté, sont pensionnaires avec une discipline et une claustration qui n’ont rien à envier à celles des couvents. En proportion avec la population totale de la ville de Montréal, il est difficile d’affirmer que la prostitution est plus importante aujourd’hui qu’il y a 75 ou 50 ans.

La réglementation de la prostitution, avec inscription des travailleuses, inspection des bordels, examen médical et contrôles policiers, a une longue histoire. Adoptée en France et dans plusieurs pays européens dans les années 1830, elle a aussi fait l’objet d’un essai à Montréal en 1907-1908, ainsi que dans quelques villes américaines. À Montréal, le dernier partisan de cette solution fut le juge recorder Amédée Geoffrion, en 1925, soucieux avant tout de combattre les ravages des maladies qu’on appelait vénériennes, et de contrôler les prostituées et le commerce du sexe. Or partout où elle a été appliquée, la réglemention a échoué dans son double but.

D’abord contaminées par les clients

La réglementation et l’examen médical ne peuvent pas limiter la contamination des MTS ou celle, aujourd’hui, du sida. Les prostituées ne sont pas spontanément porteuses de virus et de bactéries. Elles sont d’abord contaminées par les clients. Pour être relativement efficace, l’examen devrait avoir lieu après chaque contact, car rien n’empêche que le premier client après l’examen médical d’une prostituée ne lui communique une infection. Devrait-on alors procéder à un examen du pénis et à une analyse sanguine de chaque client, qui devrait sagement attendre le résultat dans l’antichambre du bordel ?

Nulle part la réglementation n’a éliminé la prostitution de rue. Plusieurs prostituées préfèrent travailler indépendamment. Si, comme vous le proposez, on tente d’introduire un impôt sur leur revenu, elles voudront majoritairement opérer en dehors des établissements contrôlés. Aucun pays n’a réussi à confiner le travail du sexe à un seul quartier. Même si c’était le cas, où, à Montréal ou dans n’importe quelle ville, trouver un quartier où n’habite aucune famille et où ne se promèneraient que des prostituées ? Confiner les prostituées dans des établissements contrôlés conduit à une stigmatisation et une marginalisation qui rendent d’autant plus difficile l’abandon de ce métier.

Les prostituées, premières victimes de la réglementation

Comme les travailleuses du sexe, plutôt que les clients, sont les premières cibles de la réglementation de la prostitution – qu’on appelle parfois la légalisation – cette mesure a été plusieurs fois jugée discriminatoire. Ainsi, avant la guerre, la Société des Nations a voté une résolution contre la réglementation, mais seuls quelques pays la ratifièrent. Après 1945, les Nations Unies votèrent une autre résolution, et la France abandonna le contrôle policier des bordels et des prostituées en 1946, l’Italie en 1958.

L’exemple d’Amsterdam est un mythe

Les tenants de la réglementation présentent souvent l’exemple d’Amsterdam et de ses rues consacrées au travail du sexe. En effet, ces quartiers constituent un attrait touristique certain, mais est-ce le genre de tourisme qu’on souhaite pour la métropole? La situation hollandaise est loin d’être exemplaire et elle n’a pas résolu la prostitution clandestine. Malgré tous les efforts de contrôle, des rapports du Programme d’Information sur les Migrations et de la Dutch Foundation against Trafficking in Women/STV font état de milliers de femmes vendues chaque année à des trafiquants et qui échappent aux registres de la police néerlandaise.

Plutôt que d’inviter la pègre ou diverses mafias à venir gérer le commerce du sexe à Montréal, on pourrait proposer des suggestions plus positives. Si la criminalisation n’est pas la solution aux problèmes liés à la prostitution, il faudrait quand même appliquer les lois et les règlements municipaux qui existent présentement. Aux Nations Unies, la Convention relative aux Droits de l’enfant établit à 18 ans l’âge de la majorité. En-dessous de cet âge, les jeunes ont droit à la protection. Un homme de plus de 21 ans qui fait appel à une jeune fille de quinze est un pédophile. Un proxénète se situe aussi dans l’illégalité.

La drogue est souvent associée à la prostitution, mais il s’agit d’un problème distinct. Lorsqu’un chien salit le trottoir, son propriétaire doit nettoyer ou payer l’amende. Il faudrait que toute personne qui jette une seringue ou un condom soit aussi passible d’une forte amende. Le geste est bien sûr difficile à contrôler, mais, au lieu d’investir dans tous les coûts associés à l’application de la législation proposée, on pourrait augmenter la surveillance des lieux publics. L’éclairage des parcs et des espaces publics dissuaderait les activités illégales tout en rendant ces lieux moins dangereux pour les femmes qui doivent les traverser la nuit.

Le contrôle ou la répression ne sont pas des solutions

La prostitution comme travail est directement liée au chômage, au manque de qualification et au faible niveau d’éducation des travailleuses du sexe. Des mesures pour contrer le manque d’emploi et la perte de qualification du travail féminin, ou encore pour encourager la formation et hausser le niveau d’éducation, seraient beaucoup plus fructueuses que les investissements consacrés au contrôle ou à la répression du travail sexuel.

Sur l’histoire de la prostitution à Montréal, voir 0

Danielle Lacasse, La prostitution féminine à Montréal 1945-1970. Montréal 0 Boréal, 1994.

Andrée Lévesque. La Norme et les déviantes, chapitre 7. Montréal 0 Éditions du remue-ménage, 1989.

* Andrée Lévesque est professeure au Département d’histoire de l’Université McGill.

Cette lettre a été envoyée aux députés suivants 0 Caroline Saint-Hilaire, Pierrette Venne et Réal Ménard

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