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N° 208 - avril 2002

L'autre guerre des États-Unis commence !
André Maltais

Colombie



Le 21 février, l'État colombien rompait le processus de paix avec la plus puissante des guérillas colombiennes et envoyait l'armée bombarder la zone démilitarisée qu'occupaient les rebelles. Les États-Unis en profitaient aussitôt pour entamer les procédures menant à un usage « assoupli » de l'aide militaire du Plan Colombie. Pendant ce temps-là, les paramilitaires de droite continuent impunément à tuer les civils qui osent encore défendre la démocratie dans une Colombie qui a atteint un niveau de barbarie que Washington aime bien.

Le 10 février, l'ambassadrice américaine en Colombie, Anne Patterson, confirmait au quotidien El Tiempo, de Bogota, le déblocage de 98 millions de dollars pour financer et entraîner la 18e brigade de l'armée colombienne afin que celle-ci protège le pipeline de Cano Limon contre les attaques des rebelles des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

Invoquant le 11 septembre, la diplomate justifiait ainsi la dépense américaine 0 « Franchement, la question de la sécurité pétrolière est devenue vitale pour les États-Unis car nos sources traditionnelles d'approvisionnement au Moyen-Orient sont plus incertaines que jamais. »

Dix jours plus tard, de supposés rebelles appartenant au front Teofilo Forero des FARC détournaient un avion de lignes commerciales en route vers la capitale avec 35 passagers à bord. Trois d'entre eux étaient kidnappés dont le président de la Commission sénatoriale pour la Paix, Jorge Eduardo Gechen Turbay, et son fils.

Le soir même, ignorant tous les mécanismes prévus par le processus de paix en cas de situation de crise, le président Andres Pastrana annonçait à la télévision nationale la fin du processus de paix et l'envoi de troupes dans le sud du pays afin de reconquérir la zone démilitarisée. Selon le gouvernement, au cours du mois précédent, les FARC avaient fait exploser quatre voitures piégées, tué 20 civils et jeté à terre 30 pylônes électriques.

Droite pure et dure

Les FARC nient ces actions et particulièrement le détournement d'avion. Dans un communiqué du 21 février, ils dénonçaient la rupture unilatérale du processus de paix qu'ils qualifiaient « d'exigence des forces armées, des associations économiques, des grands médias, de certains candidats présidentiels aux prochaines élections et de l'ambassade américaine dans leur empressement à ce que ne s'accomplissent pas les grands changements exigés par la situation actuelle ».

Dans le même communiqué, les FARC se disent prêts à reprendre les négociations avec le futur président élu le 26 mai prochain.

Mais le meneur dans les sondages est un représentant pur et dur de la droite, Alvaro Uribe Velez, qui ne cesse de ridiculiser l'idée de dialogue avec les guérillas et promet de les défaire par les armes.

Par ailleurs, les FARC pressent la population de boycotter les élections législatives du 10 mars parce que plusieurs des candidatures au Sénat et à la Chambre des représentants ont été nommées ou autorisées par les paramilitaires, ce que confirment de nombreux observateurs internationaux.

Opération Thanatos

Dans la nuit suivant le détournement d'avion et le discours du président, débutait l'opération « Thanatos » (qui veut dire «pulsion de mort »). Celle-ci copiait pathétiquement les récentes guerres américaines 0 « missions» de bombardements aériens d'objectifs « militaires »; largage de tracts sur les régions bombardées souhaitant aux habitants 0 «Bienvenue dans la liberté ! »; chefs militaires annonçant à la télévision le nombre des sorties aériennes accomplies et pointant à la baguette les « cibles ennemies » détruites dans des régions totalement interdites aux reporters locaux et étrangers, etc.

Les avions décollaient surtout de la base militaire de Tres Esquinas, là où sont stationnées les troupes « antidrogue » américaines.

Après deux jours de bombardements, le président Pastrana débarquait triomphalement à San Vicente del Caguan (ville située dans la zone démilitarisée), accueilli par le général en chef des armées colombiennes, Jorge Enrique Mora.

Affublé du béret noir portant l'insigne des armées, le président distribuait drapeaux colombiens, cahiers et sacs d'école sur la place centrale de la ville. Il était accompagné, selon le Miami Herald (24février), de plusieurs attachés militaires de l'ambassade américaine.

Avions israéliens

Les FARC ripostaient pendant et après l'opération Thanatos. Eux qui avaient déjà abattu un hélicoptère américain Huey, le 18 janvier dernier, auraient atteint trois appareils israéliens K-Fir au cours des bombardements, en plus de détruire une centrale électrique qui aurait immédiatement plongé dans le noir une grande partie de la région pilonnée par l'armée colombienne.

Selon le quotidien mexicain La Jornada, les FARC ont aussi attaqué des unités de paramilitaires dans les départements de Putumayo, Valle del Cauca et Norte de Santander tuant plus de 60 paramilitaires.

De plus, à peine vingt-quatre heures après que le gouvernement eut annoncé avoir « repris » l'ex-zone démilitarisée, les guérilleros enlevaient la candidate présidentielle Ingrid Bétancourt de même que sa directrice de campagne Clara Rojas… en pleine zone reconquise ! Les FARC exigent en échange la libération de leurs prisonniers.

Pas de bombes pour les paramilitaires !

Pendant que l'armée colombienne bombardait les positions de la guérilla, les forces paramilitaires des AUC (Autodéfenses colombiennes) poursuivaient en toute quiétude leur œuvre de mort contre la population civile.

Un exemple parmi tant d'autres 0 le 11 février, des hommes masqués tuaient par balles l'activiste syndical Julio Galeano, l'un des organisateurs d'une occupation de 36 jours du Centre d'administration municipal de la ville de Cali qui s'était terminée par un accord empêchant la privatisation des services municipaux de la ville.

En réaction à cette victoire, les AUC avaient publiquement étiqueté « cibles militaires » les leaders du syndicat municipal Sintraemcali.

Plus de 20 meneurs syndicaux ont été assassinés en Colombie depuis le 1er janvier. Bien entendu, cela ne mérite ni bombardement colombien ni la moindre pression de Washington.

Autre exemple 0 le 25 février, Gilberto Torres Martinez était enlevé au moment de rentrer chez lui après une journée de travail. Il est le secrétaire général de la section « Pipelines » du syndicat des travailleurs d'Écopetrol (compagnie pétrolière nationale colombienne). Le lendemain de l'enlèvement, 5000 syndiqués de la compagnie déclenchaient une grève illimitée qui a duré jusqu'au 11 mars après que le gouvernement eut promis de remuer ciel et terre pour retrouver Torres.

La semaine précédente, les paramilitaires avaient annoncé que Torres était bel et bien entre leurs mains et attendait son « procès politique ».

Enfin, le 4 mars, le dirigeant autochtone Samuel Fernandez Diza était enlevé à deux pas d'un poste de police (!) à Santander de Quilichao. L'ex-gouverneur de la réserve de Las Delicias s'en allait reprendre sa propre moto mystérieusement confisquée plus tôt dans la journée par les policiers de ce même poste. Son cadavre était retrouvé le lendemain, sur une route déserte de la région.

Une « stratégie Philippines » pour la Colombie ?

Au plus fort des bombardements des 22 et 23 février par l'armée colombienne, le secrétaire d'État américain, Colin Powell, et le porte-parole du département d'État, Richard Boucher, annonçaient que les États-Unis allaient fournir aux militaires colombiens des « renseignements recueillis par satellite ».

Boucher déclarait aussi qu'il fallait trouver un moyen de convaincre le Congrès américain de lever les restrictions interdisant l'utilisation de l'aide antidrogue américaine à des fins contre-insurrectionnelles.

Le 24 février, Andres Oppenheimer du Miami Herald prédisait que l'administration Bush était sur le point d'émettre une « directive de sécurité nationale » permettant d'étendre « la nature » de l'aide militaire américaine à la Colombie.

Quelques jours avant la rupture des pourparlers de paix avec les FARC, le président Pastrana avait d'ailleurs demandé aux États-Unis la permission d'utiliser l'équipement militaire américain déjà en sol colombien contre les rebelles. Il avait aussi changé la désignation officielle des FARC de « groupe insurgé » à « organisation terroriste ».

Selon Oppenheimer, les États-Unis s'apprêteraient à adopter une stratégie du type de celle présentement en vigueur aux Philippines. On sait déjà que plus de 600 militaires américains sont là-bas, officiellement pour « entraîner » et « conseiller sur le terrain » les troupes gouvernementales en guerre contre le groupe terroriste Abu Sayyaf.

« L'administration Bush, poursuit Oppenheimer, va demander au Congrès de changer la règle du jeu en offrant à la Colombie une aide à la fois antidrogue et antiguérilla. Reste à savoir combien et quand. »

Le 6 mars, la Chambre des représentants américaine adoptait une résolution invitant le président Bush à présenter au Congrès un projet de loi dans le sens d'une plus grande « liberté d'usage » de l'aide militaire américaine par la Colombie.

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