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N° 208 - avril 2002

Le chapeau de Van Gogh
Jean-Claude Germain
Un soir qu'il était littéralement possédé par la frénésie de peindre, Van Gogh s'est coiffé d'une couronne de chandelles allumées pour éclairer la nuit aux couleurs de son tableau. L'image demeure toujours aussi saisissante que mythique et, au moment de s'effacer définitivement dans la lumière de ses toiles, on peut imaginer qu'avant d'entrer dans l'au-delà des couleurs, Jean-Paul Riopelle s'est couvert à son tour du chapeau incandescent des fous de peinture.

Au Québec, il ne manque jamais de porteur pour enterrer un rêveur, un rêve ou une vie. Dès qu'une bougie rend l'âme, les éteignoirs sont toujours les premiers à se souvenir d'un éclat et d'une luminosité qu'ils n'auraient pas su reconnaître un instant auparavant. C'est dans leur nature de préférer le mort au vif et dans leurs habitudes de se réunir autour d'une mèche à peine refroidie pour évoquer longuement la qualité du feu d'artifice qu'elle a allumé.

Il allait donc de soi que, pour accuser la disparition d'un grand peintre québécois, les éteignoirs se soient retrouvés en très grand nombre à l'Immaculée Conception, l'air dévasté, l'œil morne, le teint gris, la mine chagrine et le cône noirci, caractéristique de leur confrérie, planté en berne sur le sommet du crâne, en guise de chapeau.

Un bon artiste est un artiste mort

Les croque-morts d'art ne sont généralement pas conscients de l'être, mais ils partagent tous in petto un même credo qui, soit dit en passant, ne jurait pas dans un lieu où l'on a toujours prêché la supériorité de la résurrection sur la vie. On pourrait même penser qu'il en origine.

Pour les éteignoirs, l'art n'existe que par la mort des artistes et la peinture nationale, comme la littérature, la dramaturgie, le cinéma ou la musique, n'existera que le jour où le pays qui les a engendrés aura cessé d'être. Quand le présent n'est pas en permanence le choc et la rencontre du passé et de l'avenir, une devise comme Je me souviens appliquée à la lettre peut s'avérer suicidaire.

Somme toute, le nom du lieu où se sont tenues les obsèques de Riopelle n'était pas si mal choisi. Les surréalistes y auraient vu un hasard objectif puisque Immaculée Conception n'est pas uniquement le nom de la paroisse où le petit Jean-Paul a été baptisé, mais également le titre d'un ouvrage du poète André Breton, le premier admirateur parisien du jeune peintre montréalais.

L’Immaculée Conception

Sous les plumes croisées de Breton et de Paul Éluard, L'Immaculée Conception est une sorte de genèse du monde réel revue et corrigée par le délire et l'extase des aliénés. La mort s'y présente comme une grande place bègue où les moutons arrivent à fond de train sur des échasses. Dommage qu'on n'ait pas invité des échassiers mangeurs de feu à la cérémonie pour faire une place à la magie, aux mystères objectifs, à l'amour et aux nécessités que le Refus global appelait et, de toute évidence, appelle toujours depuis 1948.

Si on avait lu du Breton au lieu de ne citer que son nom, on aurait découvert dans L'Immaculée Conception une phrase écrite en 1930 qui, toujours en vertu du hasard objectif, traduit merveilleusement des sentiments qu'on peut prêter au Riopelle des années 2000. C'est ainsi qu'un beau jour, je suis passé de l'autre côté de l'arc-en-ciel à force de regarder les oiseaux changeants. Maintenant, je n'ai plus rien à faire sur terre. Je n'ai plus à faire acte de présence ailée.

Il faut prendre position dans l’église

Lorsque Pierre Gauvreau s'est publiquement objecté à ce qu'on rende les derniers hommages à Riopelle sous la coupole de la grande noirceur, le gouvernement du Québec s'est souvenu que, pendant plus d'un siècle, de 1860 à la fin des années 60, l'Église a été une fabrique de mouche-lampions et l'éteignoir de toutes les libertés. Un mot qui était à l'ordre du jour de presque tous les panégyriques dans le sens que, pendant toute sa vie, le peintre n'en avait jamais fait qu'à sa tête.

Riopelle avait la tête dure, c'est indéniable, mais pour un compagnon de route des surréalistes et un signataire du Refus global la liberté ne se confondait pas avec l'obstination. Entre les religions et les idéologies, le surréalisme s'est proposé comme un art de vivre, plus même un art d'être, une façon sans pareille d'habiter la liberté, de la rêver et de la réinventer dans le quotidien de ses actes.

Après le rêve, l'automatisme, l'amour libre, fou, bref la passion amoureuse était la force motrice de la vie de Jean-Paul Riopelle. Toujours dans L'Immaculée Conception, André Breton s'applique à redéfinir les trente-deux positions de l'amour physique. Compte tenu du lieu où se déroulaient les funérailles, certaines, avec l'aide de deux contorsionnistes, auraient ajouté une note ludique au rituel funèbre et assurément réjoui l'auteur des Oranges sont vertes et signataire du Refus global, Claude Gauvreau.

Entre autres, la vingt-quatrième où la femme se tient sur ses mains et ses genoux et que l'homme est agenouillé pour former la SAINTE-TABLE. Et la trente-deuxième, lorsque la vierge est renversée en arrière, le corps puissamment arqué et reposant sur le sol par les pieds et les mains, ou mieux par les pieds et la tête, l'homme étant à genoux pour L'AURORE BORÉALE. Et pour conclure sur une note d'éclat, la vingt-et-unième, À LA SANTÉ DU BÛCHERON, lorsque l'homme et sa maîtresse prennent appui sur le corps l'un de l'autre, ou sur un mur, se tenant ainsi debout, pour engager le problème.

Dès qu'il a appris la mort de Claude Monet, Clémenceau s'est précipité chez loi où les croque-morts s'apprêtaient à couvrir le cercueil de son ami d'un drap funéraire. Messieurs, je vous en prie, s'est-il écrié, pas de noir pour le peintre des Nymphéas. Et un peu de démesure pour donner la mesure de Riopelle.

On ignore dans la mort ce qu'on a ignoré dans la vie. C'est vrai pour ceux qui trépassent comme pour ceux qui leur survivent. Au Québec, on amène avec soi dans la tombe le pays dont la devise est Je m'oublie. Même national, le dernier hommage à Jean-Paul Riopelle s'est résumé à inscrire son nom au bas d'une reproduction sur un faire-part. Pouvait-il en être autrement ?

Lorsque l'art ne fait pas partie de la vie, pourquoi ferait-il partie de la mort ? À moins de croire, comme les éteignoirs, qu'il faut que les artistes meurent pour que l'art vive par son souvenir.

Franchement, Jean-Paul, le jour de tes obsèques, il y avait vraiment trop de monde dans l'église pour qui tu étais le souvenir de ce qui, pour eux, n'avait jamais été une réalité. Au fond, c'est peut-être ça l'Immaculé Conception à la québécoise.

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