L'aut'journal
Le mercredi 21 août 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Depuis la charte, l'État c'est nous !
N° 208 - avril 2002

Les culottes de maître Bouchard
Michel Lapierre
« J'aurais payé pour faire des versions latines. » Dans ce cri d'un fils de camionneur de Jonquière en mal de respectabilité, il y a tout Lucien Bouchard.

Comme il y a toute la politique canadienne et québécoise dans ces « trocs de dernière minute, imaginés dans des urinoirs par des négociateurs exténués », que nous décrit le même homme. Lucien Bouchard a le sens de la formule. À sa manière, c'est un écrivain. Son autobiographie À visage découvert, récemment rééditée dans la collection « Boréal compact », dépasse de beaucoup les livres que nous attendons de nos hommes politiques.

Le coup de pouce de Dédé Desjardins

Ce récit n'est pas exempt d'ironie, et pour cause. C'est la grandeur que Bouchard croyait atteindre en côtoyant, à la Faculté de droit de l'université Laval, le petit-fils du premier ministre du Canada Arthur Meighen, le petit-neveu du premier ministre du Québec Louis-Alexandre Taschereau, le fils du président de la maison de courtage en valeurs mobilières Greenshields ou tout simplement le fils d'un juge. En fait, c'est la notoriété que cet avocat des bonnes sœurs et des curés du Lac-Saint-Jean a atteinte. Grâce à nul autre que le syndicaliste Dédé Desjardins, roi de la construction et de la corruption…

Membre de la fameuse commission Cliche, chargée, en 1974, de faire une enquête sur le saccage du chantier de construction du barrage de la baie James, maître Bouchard est sous les feux de la rampe. Un vrai cirque médiatique ébranle le jeune avocat, issu d'un milieu naïf qui avait tant admiré Duplessis. Tout y passe 0 proxénète à la dent sertie d'un diamant, syndicalistes qui prêtent à un taux d'intérêt de 256 %, patrons et fonctionnaires complaisants, lutteurs et boxeurs recyclés, bulldozer, battes de baseball, revolvers, mitrailleuses, billets de mille dollars ! Quelle initiation à la vraie vie pour un cousin du frère Untel et un liseur qui s' « immergeait dans Bernanos » ! Encore plus excitant que de voir des « tapettes du classique » de Jonquière battre au hockey les gars d'une école « ordinaire » ! La voie s'ouvre pour la politique. D'autant plus qu'un camarade de faculté, Brian Mulroney, futur chef des conservateurs, fait partie de la commission…

La politique ? Pas si vite. Souverainiste depuis 1972, maître Bouchard ne fait que participer, en 1976, à la campagne électorale du péquiste Marc-André Bédard dans la circonscription de Chicoutimi. Les organisateurs lui ont demandé de présenter ce candidat à ses nombreuses clientes qui, des Chanoinesses Hospitalières aux Petites Franciscaines de Marie, en passant par les Sœurs du Saint-Sacrement, prêtent toutes pieusement l'oreille au message souverainiste.

En fait, maître Bouchard ne se passionne, à cette époque, que pour son métier d'avocat. Il le pratique avec le plus grand sérieux et soigne son image de notable. Aussi loue-t-il pour une vingtaine de dollars un pantalon de cérémonie pour se soumettre au décorum de la Cour d'appel de Terre-Neuve. Il défend, devant ce tribunal, les intérêts du Québec dans une dispute au sujet de l'électricité en provenance de la centrale des chutes Churchill. Il inclut dans ses dépenses remboursables la facture de la location du pantalon. Les journalistes notent ce fait inusité et le montent en épingle en évoquant le scandale des « culottes à Vautrin » qui ébranla le gouvernement de Taschereau. Maître Bouchard prend très mal la chose. « Je fus, avoue-t-il, blessé et humilié comme jamais dans ma vie. »

La Pléiade pour le p'tit gars de Baie-Comeau

Le sens de l'indignation ! Voilà bien le ressort d'une future carrière politique. Outré par « l'indigne rapatriement unilatéral » de la constitution que Trudeau a accompli en 1982, maître Bouchard se range du côté de son ami Mulroney, qui devient, en 1984, premier ministre du Canada. Mais son heure n'est pas encore venue. Il se contente d'écrire pour le p'tit gars de Baie-Comeau d'éloquents discours. La France, la France en personne, rend hommage à son talent. Lors d'un dîner de gala offert en l'honneur de Laurent Fabius, Mulroney prononce un discours mémorable, rédigé par maître Bouchard, et l'orateur se voit, plus tard, remettre par le gouvernement français « les œuvres publiées, dans la Pléiade, de tous les auteurs cités » par son ami lettré. Comme maître Bouchard a si bien servi la réputation intellectuelle du premier ministre, il faut qu'il devienne ambassadeur du Canada en France.

En poste dans ce prestigieux pays, Son Excellence Lucien Bouchard se félicite de voir que les journalistes français, à la différence de leurs confrères québécois, ne sourcillent pas devant les honneurs qu'on rend aux hommes d'État. Lors d'une cérémonie religieuse, notre ambassadeur se plaît à voir François Mitterrand dans « un majestueux fauteuil », le dos tourné « à un parterre de notables et de sommités, face à face avec Dieu ».

Et puis, face à face avec Brian Mulroney, maître Bouchard daigne accepter d'être nommé secrétaire d'État et de se faire élire, comme député conservateur, dans la circonscription fédérale du Lac-Saint-Jean. Il faut bien se porter à la défense de l'accord du lac Meech pour « sauver l'honneur » du Québec et « faire payer le prix » de l'humiliation de 1982. Mais les Anglais redeviennent ce qu'en réalité ils n'ont jamais cessé d'être. L'accord du lac Meech s'effrite. Mulroney courbe l'échine. Une fois de plus, maître Bouchard est outré. « Après tout, se remémore-t-il, Brian Mulroney n'avait-il pas, lui-même, appuyé le rapatriement unilatéral de 1982 ? »

L'honneur des culottes à Bouchard

Et maître Bouchard a l'heureuse idée de tourner le dos aux conservateurs et de fonder le Bloc québécois. « J'avais bu le calice du beau risque jusqu'à la lie », avoue l'avocat des bonnes sœurs. Humilié, maître Bouchard songe plus que jamais à venger son honneur. Que faire ? Devenir l'idole du peuple ? Lutter aux côtés de l'impopulaire Parizeau pour venger l'honneur du Québec ? Oui, il est prêt. L'indépendance ? La souveraineté-association ? La souveraineté-partenariat ? Le statut particulier ? Qu'importe ! C'est l'honneur des culottes à Bouchard qui compte. L'honneur du Québec. La légendaire fierté des bleuets. Et quoi de mieux que l'éloquence des valeureux oblats de Jonquière pour la faire valoir ?

Pour transformer la quasi-victoire référendaire de 1995 en défaite lamentable, il nous fallait vraiment maître Bouchard comme premier ministre du Québec. Toujours l'obsession de l'honneur bafoué. Arrivent les élections de 1998. Maître Bouchard n'est pas content. Sous sa direction à lui, l'idole du peuple, une majorité de députés péquistes s'est fait élire; mais le Parti québécois n'a pas obtenu, dans l'ensemble du Québec, la pluralité des suffrages, alors que, sous la gouverne de l'impopulaire Parizeau, il l'avait obtenue en 1994. C'est le comble de l'humiliation !

Quoi faire ? Trouver un prétexte pour démissionner ? Choisir une noble cause qui permette une tirade de prétoire ? Qu'à cela ne tienne ! Le mousquetaire Yves Michaud s'offre innocemment comme tête de Turc avec des balourdises de choix. Maître Bouchard saute sur l'occasion. Pour l'idole politique, c'est le moment ou jamais de venger son honneur, celui du Québec et même celui de l'humanité tout entière. L'heure est enfin venue de brandir, à la face de l'univers, le drapeau de toute une vie 0 la paire de culottes de Lucien Bouchard.

Lucien Bouchard, À visage découvert, Boréal compact, 2001.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.