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N° 208 - avril 2002

Le cinéma engagé de Gilles Groulx
Saël Gueydan Lacroix
Le 15 février dernier avait lieu le lancement officiel du coffret L'œuvre de Gilles Groulx regroupant sur 11 cassettes VHS, ou 6 disques DVD, l'intégrale cinématographique du prolifique artiste dont l'héritage aujourd'hui n'est malheureusement que trop ignoré. Des fameux Raquetteurs jusqu'au Pays de Zom, en passant par les incontournables Chat dans le sac, Ou êtes-vous donc ? et Entre tu et vous, cet important recueil, agrémenté de rares entrevues ainsi que du récent documentaire Voir Gilles Groulx de Denis Chouinard, nous permet de redécouvrir ce cinéaste qui nous laisse derrière lui une œuvre inestimable.

Gilles Groulx, c'est d'abord et avant tout l'insatiable volonté d'abattre les normes, de dépasser les standards. À une époque où le cinéma québécois cherche à se définir, à prendre forme, les films de Groulx s'avèrent véritablement révolutionnaires, tant au niveau de la forme que du propos.

Les Raquetteurs ont montré la chemin

Son premier film à l'Office National du Film, Les Raquetteurs (1959), témoigne déjà de l'avant-gardisme de l'auteur. Tourné en une seule journée à un congrès de raquetteurs à Trois-Rivières, cette œuvre expérimentale coréalisée avec Michel Brault rompt de façon nette avec le documentaire traditionnel de l'époque. Par la qualité de ses images et surtout par l'audace de son montage fondamentalement innovateur, il introduira le Québec à un cinéma nouveau et posera les bases du cinéma direct.

Quelques courts métrages dans la même veine (Golden Gloves, Voir Miami…, Un jeu si simple) consacreront son talent exceptionnel de monteur. Puis vint Le Chat dans le sac (1965). Ce récit qui décrit l'angoisse et la confusion d'un jeune Canadien français à la recherche de son identité constitue une œuvre charnière. En cette période de grands bouleversements que furent les années 60 au Québec, Gilles Groulx vise juste. La lucidité et la portée de son propos donnent au septième art québécois une maturité jusqu'alors jamais atteinte.

Acclamé notamment par les artisans de la Nouvelle Vague en France, le film est sélectionné pour l'ouverture de la Semaine de la critique au Festival de Cannes (1965). En plus d'établir une fenêtre sur le monde, Le Chat dans le sac marque selon plusieurs le moment zéro du cinéma moderne au Québec.

Contre le confort et l’empathie

Chez Groulx, le cinéma ne doit pas chercher à enfermer le spectateur dans un univers donné mais renvoie au contraire à l'ouverture, aux possibilités plurielles.

Si la Révolution tranquille annonce une forme d'émancipation de l'individu vis-à-vis les formes traditionnelles de pouvoir, elle coïncide en même temps avec la mise en place de nouvelles sources d'asservissement. La consommation, la publicité, la culture de masse sont des phénomènes symptomatiques au règne nouveau du marché.

Chroniqueur de son temps, Gilles Groulx dénonce cette apathie du confort qui tend à se généraliser. Dans Où êtes-vous donc (1969) et Entre tu et vous (1969), il oppose au conformisme et à la facilité le questionnement et la réflexion.

Rejet de toute prétention à l’objectivité

La subjectivité occupe une place prépondérante dans son œuvre. Fidèle à sa démarche réaliste, il cherche à illustrer le réel qui évoque lui-même sa propre signification. Mais Gilles Groulx rejette toute prétention à l'objectivité, concept selon lui vide de sens.

En effet, la réflexion, puis la création, sont déterminées par le vécu et ne peuvent être comprises à part du monde dans lequel elles prennent forme. Parce que créer un film suppose des choix et des décisions, l'on ne peut se départir de sa propre subjectivité. C'est ce qui engage le cinéaste comme le citoyen.

Un cinéaste dérangeant

Son engagement, il le manifestera par ce qu'il sait faire le mieux 0 un cinéma franc, intègre, mais indéniablement dérangeant. En 1973, 24 heures ou plus…, une analyse avec le politologue Jean-Marc Piotte sur la situation politique, économique et sociale du Québec suite à Octobre 70, se voit contraint à la censure.

À la demande du nouveau président de l'ONF Sydney Newman, la production du film est suspendue indéfiniment parce qu'il suggère un changement radical de la société et va à l'encontre des valeurs prônées par cette institution d'État.

Le film sortira finalement en 1976 avec l'arrivée d'un nouveau président à la tête de l'Office, mais il est trop tard. La situation n'est plus la même au Québec, le contexte a changé. Brisé par cet interdit, Groulx décide de se détourner du cadre strictement national pour le déborder avec Première question sur le bonheur (1977) qui traite d'un conflit entre paysans et propriétaires terriens dans un village mexicain.

Cinq ans plus tard, ce sera le tournage d'Au pays de Zom, film-opéra racontant la complaisance et les velléités d'un riche financier. Blessé dans un grave accident d'automobile qui lui laissera des séquelles permanentes, Gilles Groulx parvient tout de même à mener le projet à terme. Ce sera son dernier.

Par ce qu'il a révolutionné les techniques du film, parce qu'il a redéfini le rôle du cinéaste dans la société, parce qu'il s'est battu toute sa vie pour donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, nous nous devons de garder en mémoire ce grand pionnier du cinéma québécois et de poursuivre, sur ses traces, notre devoir de réflexion. Et qui sait, peut-être un jour à sa fameuse question 0 « Ou êtes-vous donc bande de câlisses ? », nous pourrons répondre en majorité 0 «Ici!»

« Le cinéma d'engagement, c'est une volonté de la part du cinéaste et du citoyen de démontrer sa présence subjective et son sens de l'observation, son sens de l'interrogation, son doute aussi, de ne pas s'inféoder à aucun pouvoir, rester dans une forme anarchique, dans une forme tout à fait indépendante de tous les pouvoirs, de garder une voie particulière, d'avoir son propre ton, de rester un individu.» - Gilles Groulx,1981

L'œuvre de Gilles Groulx en DVD ou en VHS peut être commandée à un prix spécial de lancement dans le site Internet de l'ONF (www.onf.ca/gillesgroulx) ainsi qu'aux deux succursales de La Boîte Noire à Montréal, ou au prix régulier dans les points de vente de l'ONF.

Une rétrospective de l'œuvre de Gilles Groulx ainsi que le documentaire Voir Gilles Groulx de Denis Chouinard seront présentés à la Cinémathèque québécoise du 6 mars au 30 avril.

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