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N° 208 - avril 2002

« L'effet Madeleine »
Élaine Audet

Madeleine Parent - Tisserande de solidarités



C'est ainsi que la réalisatrice Sophie Bissonnette décrit le contenu de son film. Dans tous les commentaires de celles et ceux qui y ont participé, on retrouve à l'œuvre ce fameux effet Madeleine. Ni ses ennemis, dont Duplessis est le plus célèbre, ni aucune de ses camarades et amies n'ont jamais pu résister à la volonté de celle qui est toujours un modèle pour plusieurs générations de femmes. Ce que Madeleine veut, femme le peut!

La première image nous la montre dans la trentaine, marchant d'un pas décidé dans une manifestation, en enchaînant sur le présent où, dans son beau manteau rouge, avec son immense serviette à la main, elle marche à 84 ans d'un pas allègre vers de nouvelles rencontres, de nouveaux engagements. Telle est l'histoire de sa vie qui se confond avec celle de notre histoire durant le siècle dernier.

L’infatigable militante

Le film retrace, à travers la narration de notre collaboratrice, Andrée Lévesque, biographe autorisée de Madeleine Parent, le parcours de cette infatigable militante, des premières luttes à Mc Gill pour une attribution plus juste et généreuse des bourses à ceux et celles dont les familles n'ont pas les moyens d'envoyer leurs enfants à l'université, sa rencontre avec Léa Roback, qui deviendra sa complice à vie, jusqu'aux grèves historiques de la Dominion Textile à Valleyfield et de Ayers à Lachute pour se terminer avec les grandes marches des femmes des dernières années et le Sommet de Québec en 2001.

Les images d'archives sont entrecoupées d'entretiens entre Madeleine et les militantes syndicales de cette époque ainsi qu'avec Françoise David, Michèle Rouleau, ex-présidente de l'Association des femmes autochtones, et d'autres qui ont lutté à ses côtés, dont les responsables du Centre des femmes asiatiques qui soulignent sa défense indéfectible des droits des immigrantes.

Le film raconte la rencontre de cette femme d'amour et d'amitié avec le syndicaliste Kent Rowley, qui deviendra son compagnon de vie, et leurs luttes épiques pour la syndicalisation dans le textile. En soulignant la grande capacité d'écoute de Rowley, Madeleine Parent ajoute 0 « C'était le genre d'homme avec qui je voulais être associée et je l'ai beaucoup aimé. »

« Elle rendait les dirigeants des compagnies complètement fous avec ses allures de grande dame », relate l'écrivain Rick Salutin. La rage de Duplessis à son égard était sans bornes. C'est ainsi qu’il proclame la Loi du cadenas qui lui donnera les coudées franches pour lutter contre les communistes et les grévistes qu'il amalgame, et accuser Madeleine Parent et Kent Rowley de conspiration séditieuse contre l'État. Il y a des passages où les invectives de Duplessis et du cardinal Léger qui font échos aux propos intégristes d'aujourd'hui. On va même jusqu'à dire que Madeleine Parent est russe et qu'un sous-marin l'a laissée au Québec !

En 1952, après que sous la pression des syndicats américains, Madeleine Parent et Kent Rowley sont expulsés du syndicat, ce dernier s'exile en Ontario où Madeleine le rejoindra plus tard. Ils y fonderont bientôt une alternative syndicale aux syndicats américains qui sévissent partout au Canada. C'est ainsi qu'ils créent à la fin des années 60, le Conseil des syndicats canadiens (CCU) et remportent quelques luttes importantes.

Madeleine Parent dénonce sans relâche la collusion de l'establishment des syndicats américains avec les patrons et défend l'indépendance du Canada comme elle défendra aussi ardemment celle du Québec, ne voyant là aucune contradiction. En 1978, Kent Rowley mourra subitement à soixante ans. À la suite de cette peine immense, Madeleine reviendra au Québec pour y « recommencer une autre vie de retraitée active».

La féministe

Son action se concentrera de plus en plus dans la lutte contre toutes les formes de discrimination envers les femmes tant au Québec avec la Fédération des femmes du Québec (FFQ) qu'au Canada avec le Comité canadien d'action sur le statut de la femme (NAC). « Je ne me sentais jamais seule », dit-elle. En 1980, lors du référendum, on la voit pendre parti pour le « Oui », conscientisée dès l'enfance par ses grands-parents qui lui ont raconté la façon dont avaient été traités les Canadiens-français par « ce qui était vraiment l'empire britannique».

En 1995, on la retrouve à Québec pour la conclusion de la marche Du pain et des roses, à Montréal le 14 octobre, pour la Marche mondiale des femmes de l'an 2000 et finalement au Sommet de Québec en 2001, où elle est à la tête de la grande manifestation pour dénoncer la mondialisation. Et elle continuera à haranguer les foules dans un langage châtié mais avec des mots capables, comme le fait à juste titre remarquer Françoise David, de rejoindre toutes les classes de gens.

La plus grande figure de l’époque

Alors que souvent les médias attribuent au Refus global le déclenchement de la Révolution tranquille, une autre grande femme de notre histoire, la peintre Marcelle Ferron dira 0 « La plus grande figure de l'époque, celle qui a le plus fait pour changer le Québec, n'est pas parmi les signataires du Refus global, c'est la syndicaliste Madeleine Parent qui menait à l'époque les grèves dans le textile. »

Cette incomparable « tisserande de solidarités », qui aura syndiqué plus de 25 000 travailleurs et travailleuses, conclut en disant qu'elle a toujours fait la vie qu'elle a voulu faire avec ce « grand bonheur de voir les gens prendre conscience de leurs droits et, s'il le faut, se battre pour ces droits-là ! »

Le grand art de la réalisatrice Sophie Bissonnette, c'est sa sensibilité extrême aux êtres qu'elle rencontre qui lui fait percevoir exactement les moments forts d'un parcours, d'un discours, d'une vie et la manière de les faire ressortir en images tout aussi cohérentes, belles et captivantes. La couleur y sera particulièrement soignée, notamment avec les beaux chemisiers colorés de l'héroïne comme autant d'éclats de vie. « Je savais que j'étais entre bonnes mains, remarque Madeleine Parent, lors du lancement, Sophie sait toujours où elle va. »

On a déjà pu apprécier ses talents de réalisatrice et sa capacité de jouer sur plusieurs registres dans Partition pour voix de femmes (2001), sur la Marche mondiale des femmes et dans le film qu'elle a fait sur Léa Roback, Des lumières dans la grande noirceur (1992). Soulignons en passant que la musique originale du film est de Robert Marcel Lepage et qu'on peut y entendre de savoureuses chansons de lutte comme le Montreal Cotton Blues.

C'est grâce aux productions Virage de Monique et Marcel Simard que ce film, comme récemment celui sur le RIN, a pu être réalisé. On ne saurait trop les en féliciter. Ils nous livrent ainsi l'essentiel de notre histoire. On peut se procurer la cassette vidéo en communiquant avec les Productions Virage au (514) 276-9556 ou par courriel à 0 productionsvirage@qc.aira.com.

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