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Les femmes au pouvoir
N° 177 - mars 1999

Cri du cœur d'une téléphoniste de Bell
Lise Pinsonnault, Service de relais de Bell Canada, Saint-André Avellin, Québec

Témoignage



Nous publions de larges extraits d'une longue lettre que nous a fait parvenir une téléphoniste de Bell. Ses réflexions nous font comprendre l'extraordinaire turpitude de la direction de Bell, la complicité des gouvernements et le désarroi dans lequel sont plongées les téléphonistes de Bell.

Depuis deux semaines, Bell Canada fait la manchette dans les médias parce qu'elle se déleste par vente, fusion ou formation de nouvelles compagnies de milliers de ses employées. À ce rythme, il n'y restera plus que onze présidents et ses 53 vice-présidents, moins la vice-présidente aux services des téléphonistes, Mme Paulette Beaudry-Klug, recrutée de récente date à la seule fin d'y mettre un terme.

Le 18 janvier dernier, le Président Monty, s'adressant à nous, défendait ses 17 millions $ de revenus annuels comme étant largement mérités, alors qu'il se reproche de devoir nous verser un salaire de 34 000 $ par année. Les revenus sont ainsi concentrés au sommet. Et moi qui croyait que les entreprises pyramidales étaient illégales !

La véritable raison

Selon Bell Canada, la demande pour nos services a chuté de 10% par année au cours des cinq dernières années, acculant la compagnie à réduire ses effectifs de 4 400 à 2 400 personnes, une diminution de 55%. En fait, ce serait plutôt la réduction du personnel qui a fait plafonner le volume d'appels, comme nous le prouve le taux d'achalandage, (nous sommes sans cesse sollicitées pour du surtemps, jusqu'à travailler deux quarts de travail par jour, une sixième journée, des fins de semaine consécutives), ainsi que les nombreuses plaintes de clients qui doivent attendre longtemps pour nous rejoindre.

La réponse candide de M. Marier à la journaliste qui le questionnait (" Alors, pourquoi vendre vos téléphonistes ") explique la vraie teneur de la décision de Bell. " La convention collective ", a déclaré M. Marier.

Une vie chez Bell

Nous nous sommes jointes à Bell Canada aussi jeunes qu'à l'âge de 18 ans pour la plupart d'entre nous, accumulant jusqu'à 28 ans d'ancienneté. La fonction de téléphoniste n'est pas de tout repos. C'est un travail sous pression qui requiert sans relâche concentration, exactitude, attention divisée, vitesse, patience et courtoisie.

Selon les différents types d'appels, nous desservons chacune de 100 à 1 000 clients par jour, chacun des appels espacés d'au plus trois secondes. Minutées aux centièmes de seconde à l'assistance annuaire par exemple, nous fûmes tenues à un plafond moyen de 19 secondes par appel sous peine de sanctions à notre carrière. De sorte qu'un client qui prenait le temps de nous remercier nous pénalisait.

Nous avons connu des salaires de famine, de maigres avantages sociaux, des quarts de travail coupés où il fallait se présenter deux fois dans la même journée à quatre heures d'intervalle, la présence au travail même malades, ou malgré des conditions météorologiques qui avaient tenu le reste du monde chez soi, la surveillance à outrance, la poigne de fer, les cartes de permission pour les toilettes et j'en passe.

Nos maris nous ont quittées pour la plupart, incapables de tolérer nos absences en soirée, les fins de semaine et les jours de fêtes. Soutiens de famille ou célibataires, nous tentons de nous accrocher à ce qui reste de nos vies que nous avons sacrifiées tant au plan familial que social et personnel.

À leur départ pour la retraite, nous avons toujours dû nous cotiser et organiser nous-mêmes la célébration de nos consoeurs pour souligner leurs nombreuses années de service. En revanche, la compagnie leur remettait en cadeau, de la part du Président, un portefeuille vide, ou du moins quasiment, n'étant doté que d'un cent, majoré dernièrement à un dollar !

Bell a utilisé nos idées contre nous

Nous, téléphonistes, savions déjà en 1994 que la technologie allait transformer la façon de nous acquitter de nos tâches, que la compétition allait transformer le marché de la communication. Nous avons donc contribué de nos suggestions, puisant dans notre connaissance des besoins de la clientèle, en vue d'établir un plan de développement destiné à accroître notre créneau en diversifiant nos services et en les perfectionnant.

Nous croyions préserver nos emplois. Nous avons même suggéré d'opérer des centres de téléphonie. Bell trouva l'idée bonne. Nous étions loin de nous rendre compte que nous étions en fait en train d'établir un plan d'affaires que Bell vendrait et utiliserait pour nous délester !

Bell a-t-il créé Excell Global ?

Quelle est cette nouvelle compagnie, qui n'existe aux États-Unis que depuis 1994, et qui s'est incorporée en Ontario malgré le fait que l'industrie de la téléphonie soit du ressort fédéral ?

À l'époque, je me rappelle avoir appris d'une collègue qui déménageait qu'elle suivait en fait son mari envoyé par Bell, travailler pour ou avec Excel en Arizona. J'ai remarqué qu'elle ne pouvait s'empêcher de sourire d'un air mystérieux devant mon incompréhension. Je pouvais concevoir que Bell Canada International aille monter des réseaux en Afrique. Mais je ne comprenais pas pourquoi Bell envoyait ses employés aux États-Unis oeuvrer pour une compagnie inconnue. Ma question est celle-ci 0 Bell a-t-elle créé son propre concurrent en Arizona ?

Bell misogyne

Bell nie toute intention misogyne dans la vente de ses services de téléphonistes et déclare que cela n'a rien à voir avec le récent jugement de la Cour d'appel fédérale autorisant les téléphonistes à faire entendre leur cause au Tribunal des Droits de la personne sur l'équité salariale. Nous n'avons gagné que le droit de nous faire entendre et Bell porte cette décision en appel à la Cour suprême du Canada.

Québec va-t-il collaborer?

Sous quelle juridiction, de quel droit, cette nouvelle compagnie incorporée en Ontario pourrait-elle opérer au Québec ? Le gouvernement du Québec subventionnerait-il Bell Canada ou son partenaire dans cette entreprise si la compagnie installait ses centres d'appels au Québec ? Le gouvernement du Québec va-t-il collaborer à établir notre destitution et à instaurer des conditions de vie qui frisent l'esclavage ? Nous voulons une réponse.

Ottawa nous doit des comptes

Pourquoi devons-nous porter le poids sur nos seules épaules et payer le prix de la décision fédérale de déréglementer l'industrie des communications, favoriser la concurrence et instaurer le libre-échange ?

Le fédéral a lui-même ouvert la voie à notre présente situation en annulant le renouvellement de son contrat avec Bell pour l'assistance annuaire aux échelons gouvernementaux fédéraux, l'opération des consoles du bureau du premier ministre et du gouverneur général.

Le gouvernement fédéral a retenu les services d'une agence de placement temporaire, déguisant des emplois à plein temps en temps partiel ou contractuel, réduisant le salaire des employés de la quote-part retenue par l'intermédiaire qui n'était plus tenu d'ailleurs de fournir des avantages sociaux à ses employées.

Étrange coïncidence, la personne responsable du département des téléphonistes du gouvernement chez Bell se retrouve présentement à occuper un poste de direction à l'agence de placement en question ! Je m'interroge aussi sur la provenance des équipements que l'agence de placement temporaire peut bien utiliser pour s'acquitter de cette tâche.

Prises en otages

Cinq ans avant d'atteindre l'éligibilité à une pension normale (60 ans), voici que Bell veut me dénier mon statut d'employée permanente à temps plein. Ces dernières années sont déterminantes pour le calcul de mes allocations également à la Régie des rentes. Où vais-je me trouver de l'emploi à 55 ans ? Comment accumuler une pension décente en repartant à zéro dix ans avant ma retraite ? Que vais-je faire avec 515 $ par mois dans dix ans d'ici alors que je peux raisonnablement dire que j'ai à peine vécu la moitié de ma vie ?

Devant l'ignorance et l'incertitude dans lesquelles Bell nous tient encore présentement, nous nous sentons prises en otage, vendues quoique toujours à nos postes. Devant la disparition de nos argents de retraite, nous nous sentons victimes d'acte criminel. Devant la répétition, la provenance, la soudaineté, la nature des coups qui nous jettent pour ainsi dire nues à la rue, nous nous sentons victimes d'un viol collectif. Nous appelons à l'aide.

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