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Le salaire du patron
N° 176 - février 1999

John Saul0 frère siamois ou faux-frère?
Jacques Pelletier
Romancier et essayiste connu, John Saul est devenu depuis quelques années une coqueluche du milieu intellectuel canadien anglais. Ça commence à se savoir même au Québec, d’où sans doute la publication rapide par les éditions Boréal de son plus récent ouvrage consacré à ce que l’on pourrait appeler le «malaise canadien», inconfort qui semble hanter une certaine intelligentsia anglophone à l’aube de notre entrée dans le XXIe siècle.

Idéologiquement et politiquement, John Saul appartient aux milieux réformistes, sinon progressistes, du Canada anglais, se situant quelque part entre le centre du N.P.D. et la gauche du Parti libéral. Contrairement à ce que ses sorties spectaculaires contre l’establishment financier pourraient faire croire, il n’a cependant pas grand chose à voir avec la gauche radicale anglophone, ses positions ne rejoignant même pas celles par exemple du Waffle, ancienne aile gauche du N.P.D.

Des éléments de réflexion intéressants

Le livre qu’il vient de faire paraître comporte des éléments de réflexion intéressants, sur plusieurs aspects importants de la vie sociale et politique canadienne. Sur le traité de libre échange canado-américain, l’Alena, l’AMI, Saul s’avère un critique féroce de la dérive néolibérale dans laquelle le pays s’est laissé emporter au cours de la dernière décennie. De même, il s’en prend vivement à une politique étrangère entièrement soumise au bon vouloir des U.S.A. et qui compromet les velléités d’indépendance du Canada. Sur le plan intérieur, il dresse également un bilan très négatif des politiques néo-conservatrices qui inspirent aujourd’hui plusieurs gouvernements provinciaux. Il critique enfin très vivement le soi-disant réformisme de Preston Manning qui masquerait malhabilement les ambitions de la droite la plus chauvine et la plus réactionnaire du Canada anglais. Le P.Q., bien entendu, n’échappe pas à la vigilance de Saul. Celui-ci met bien en lumière le caractère de plus en plus corporatiste et conservateur de cette formation politique à la recherche de consensus, sans principes autant sur les questions sociales que sur la question

nationale. Exagérant le trait à des fins polémiques, il n’hésite pas à comparer cette quête effrénée de consensus à la célèbre politique d’«union nationale» de Duplessis dont Lucien Bouchard serait un continuateur moderne. Ce rapprochement contient une grande part de vérité, bien que Saul le

propose essentiellement comme un argument pour défendre le fédéralisme canadien qui reposerait, selon lui, sur un projet plus moderne et ouvert que celui formulé par le P.Q.

Ce faisant, le «frère siamois» signale, bien involontairement sans doute, les limites de son entreprise en ce qui concerne la question nationale québécoise. Il en réduit en effet considérablement la portée, n’en faisant qu’une composante de ce qu’il appelle le «nationalisme négatif» qui infecterait la société canadienne, sous la forme du «faux populisme» d’un Preston Manning aussi bien que du souverainisme partenarial et corporatiste de Lucien Bouchard. Dans cette optique, on assisterait aujourd’hui à la reprise de la vieille querelle opposant depuis toujours dans ce pays les forces réformistes animées par un désir de «réconciliation» et de tolérance aux forces conservatrices défendant le repli sur soi et refusant le nouveau pacte national proposé aux Canadiens de toutes origines. On comprend, selon cette logique, que le P.Q., le Bloc québécois, le parti réformiste de Manning, les néo-conservateurs albertains et ontariens constituent une alliance objective, sinon concertée, contre les forces progressistes du Canada anglais comme du Québec qui défendraient, elles, un nationalisme «positif» dans le cadre d’un fédéralisme fondé sur la complexité, la modération - ce sont les expressions qui reviennent le plus souvent sous la plume de Saul - et l’ouverture sur le monde.

Du « réchauffé »

Le «frère siamois» élabore ainsi une interprétation optimiste, sinon idyllique, du projet fédéraliste canadien. Celui-ci, à l’entendre, serait le résultat globalement positif d’une large aspiration à la «réconciliation» qui animerait depuis les origines les deux peuples fondateurs. En cela, ce pays reposerait sur une «idée» davantage que sur un sentiment d’appartenance naturel et spontané. Et c’est en tant qu’idéal - un idéal que Saul n’explicite toutefois nulle part dans son ouvrage - qu’il mériterait l’adhésion des citoyens conscients et responsables qui l’habitent, de l’Atlantique au Pacifique.

Ce fédéralisme réformiste semble bien représenter la forme la plus avancée d’ouverture que le Canada anglais «progressiste» soit capable de défendre à l’endroit de la question nationale québécoise. Allant plus loin, il se disqualifierait, parait-il, auprès de l’opinion publique anglophone. On comprend, du coup, qu’il n’est pas de nature à se faire accepter des souverainistes du P.Q. et pas plus des militants indépendantistes et socialement progressistes qui recherchent autrement une solution à la crise canadienne.

C’est là une limite majeure du livre de Saul.

Ce n’est pas la seule car l’auteur, qui attaque quelquefois vigoureusement certains représentants de l’establishment financier, ne remet jamais sérieusement en cause le marché. Il se contente d’en

signaler les abus et les excès, sans aller jusqu’à dénoncer les menaces qu’il comporte pour la vie démocratique.

En somme, malgré ses mérites réels, notamment dans l’analyse de certains enjeux culturels, cet essai est décevant dans son traitement plutôt superficiel des questions les plus essentielles auxquelles nous sommes confrontés dans le Québec et le Canada d’aujourd’hui. On y cherchera en vain des éléments de solution aux défis que la présente conjoncture nous appelle à relever.

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