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Depuis la charte, l'État c'est nous !
N° 208 - avril 2002

Le réveil brutal de M. Parizeau
Jacques B. Gélinas*
Il faut féliciter M. Parizeau qui a eu le courage de dénoncer le projet d'une Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), ce qu'aucun autre politicien québécois n'a osé faire jusqu'à présent. Mais comment ne pas relever, dans sa prise de position, l'incroyable ingénuité qui imprègne son plaidoyer pour le libre-échange?

Il avoue d'ailleurs assez candidement que son manque de réalisme lui a valu un « réveil brutal ». Il continue néanmoins de mettre toute sa confiance dans le libre-échange, assurant que l'on peut en endiguer les débordements. Il déplore la dérive néolibérale de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), oubliant que le libre-échange avec les États-Unis conduit obligatoirement à ce néolibéralisme qui commande toute la politique économique américaine, de Reagan à Bush père et fils, en passant par Clinton. Le libre-échange avec les États-Unis est nécessairement ultra-néolibéral.

Sept ans pour se rendre compte

Dans son exposé, M. Parizeau souligne avec fierté le rôle décisif joué par le Parti québécois – c'est-à-dire par Bernard Landry et lui-même – dans le processus qui a mené à la conclusion de la nouvelle génération d'accords négociés et signés sous l'égide des États-Unis. Cet appui sans faille a permis la réélection de Brian Mulroney en novembre 1988, et la nécessaire ratification par le Parlement fédéral, dès décembre, de l'Accord de libre-échange Canada-États-Unis (ALE) signé furtivement quelques mois auparavant. M. Parizeau aime à rappeler que « sans cet appui sans faille » du Québec, l'accord n'aurait jamais pu être ratifié et qu'il n'y aurait jamais eu d'ALE ni par la suite d'ALENA.

Dans ce dernier traité entré en vigueur en 1994, figurent noir sur blanc les articles et les chapitres qui en font, constate aujourd'hui M. Parizeau, « une grande charte des droits de multinationales ». Il faut croire que notre économiste, pourtant si perspicace, n'avait pas bien lu le texte de l'accord. Il aura fallu que la multinationale américaine Ethyl Corporation, partant des dispositions de l'ALENA, poursuive le gouvernement canadien coupable d'avoir interdit un produit cancérigène, il aura fallu que cette compagnie oblige le gouvernement à retirer sa loi et empoche 13 millions de dollars en dédommagement pour perte de profitabilité, pour que ce libre-échangiste convaincu en saisisse la portée pernicieuse. Alors, écrit-il, « le réveil a été brutal ». On comprend ! « Il n'est pas évident que le gouvernement canadien ait vu toute la portée de ce qu'il signait », commente-t-il. Et lui non plus ne l'avait ni vu ni prévu. Nos élites politiques ont donc toutes été dupes. Chose certaine, elles ont joué les apprentis-sorciers en mettant en branle un mécanisme qu'elles ne peuvent plus contrôler.

Pourquoi cette dérive néolibérale?

Pourtant, le professeur n'en démord pas. Il croit toujours que le libre-échange est non seulement bénéfique, mais inéluctable 0 « On ne condamne pas les marées… On n'excommunie pas la mer. » Ce disant, il oublie que le libre-échange, à la différence des marées, n'est pas un phénomène naturel mais un système conçu, voulu et impulsé par les grands décideurs économiques et politiques. Il oublie ce qu'il vient d'écrire, à savoir que lui-même et Bernard Landry, et non pas une force tellurique fatidique, en ont été les indispensables promoteurs.

Si le libre-échange et la globalisation ont acquis cette force supra-étatique, apparemment inéluctable, c'est que traité après traité, loi après loi, les politiciens ont organisé eux-mêmes leur propre capitulation. Cette démission des gouvernants, loin d'être un accident de parcours, est partie intégrante d'un phénomène global.

Dans le contexte actuel de la globalisation, la déréglementation – et donc la mise à l'écart volontariste de l'État et le désistement du politique – fait du libre-échange un mécanisme proprement néolibéral. Ce n'est pas par hasard ni par accident si l'AMI, l'ALENA et le projet de la ZLEA ont dérivé vers les excès que décrit M. Parizeau. Une « main invisible », celle des compagnies transnationales, les y a poussés.

Ce n'est pas un complot, mais simplement de la planification de la part de gens qui voient à leurs affaires.

Malgré tout, M. Parizeau croit que l'on peut se protéger contre les dérives néolibérales du libre-échange 0 « On peut être libre-échangiste et refuser les dérives que le néolibéralisme cherche à imposer. » Dans un petit livre publié en 1998 , il passe en revue les instruments dont dispose le Québec pour empêcher que le libre-échange ne devienne « une reddition sans condition ».

Quels sont ces instruments ? Essentiellement, la Caisse de dépôt, Hydro-Québec, la Société générale de financement, le Mouvement Desjardins et des entreprises bien québécoises comme Vidéotron, Québecor et la Banque Nationale.

Or, voici que moins de trois ans après cet inventaire, les faits révèlent la fragilité de ces instruments. Les ambitions commerciales d'Hydro-Québec sur les marchés américains l'obligent à prendre le virage de la compétitivité et donc de l'allégement réglementaire et d'une privatisation larvée. Les dirigeants du Mouvement Desjardins, fascinés par la compétitivité et le think big d'Elvis Gratton, embrassent de facto les principes du néolibéralisme.

Quant à la Banque Nationale, son président a annoncé, il y quelques mois, qu'elle est à vendre… comme pour narguer M. Parizeau qui écrivait en 1998 0 «Dans la mouvance des fusions de banques, si jamais le contrôle de la Banque Nationale était vendu au groupe Banque Royale-Banque de Montréal, tout un pan de l'opération s'écroulerait.»

Il risque d'arriver pis encore0 que notre banque nationale se vende à une mégabanque américaine. Et qui dit que Québecor qui a empêché de justesse Vidéotron d'être avalé par un prédateur américain, ne soit à son tour cannibalisé par plus gros que soi ? Il suffirait qu'on lui fasse une offre « pas refusable ». Comme celle qui a été faite à Vidéotron.

Un partenaire à la fois protectionniste, libre-échangiste et néolibéral

Bien naïf donc qui croit pouvoir se protéger des dérives du libre-échange après avoir mis les doigts dans l'engrenage. Dans l'après-René Lévesque, les plus hauts dirigeants du Parti québécois, se sont évertués à mettre le Québec sur la voie du libre-échange avec les États-Unis. Ils ont cru cette manœuvre économiquement profitable pour le Québec et politiquement nécessaire pour la réalisation du projet souverainiste.

Dans un ouvrage publié en 1987 et longuement préfacé par Jacques Parizeau, Bernard Landry explique sa position. Il croit non seulement dans les vertus du libre-échange, mais dans la générosité des Américains qui, abandonnant leur protectionnisme légendaire, sauront, dans un traité dûment signé, garantir aux produits québécois un libre accès à leur vaste marché.

Lui et son préfacier semblent méconnaître ce renversant paradoxe 0 les États-Unis, en tant que première et seule superpuissance mondiale, peuvent se permettre d'être à la fois férocement protectionnistes et jalousement libre-échangistes, au gré de leurs intérêts du moment. Mais ils ne souffrent pas que les autres en fassent autant ! Est-ce assez clair ?

À l'ère de la globalisation, l'Administration américaine ne connaît pas d'autre libre-échange que le libre-échange néolibéral, régi par trois impératifs absolus 0 déréglementation, privatisation, libéralisation. Cela s'applique non seulement aux produits, mais aussi et surtout aux services et aux investissements.

Précisons ici que le mobile des Américains dans la promotion de l'ALENA et de la ZLEA, ce n'est pas tant la libre circulation des marchandises – pour cela, il y avait le GATT, et il y a maintenant l'OMC – que la libre circulation des capitaux, ceux des très gros investisseurs, lesquels se trouvent massivement aux États-Unis. L'ALENA leur ouvre un libre accès aux ressources et aux services des deux pays voisins des USA.

Le libre-échange réel, non pas le libre-échange théorique imaginé par les précepteurs et les dirigeants du Parti québécois, mais le libre-échange effectif, tel que l'entendent ses vrais protagonistes, est nécessairement néolibéral.

Aujourd'hui, il n'existe en pratique qu'une sorte de libre-échange, c'est celui du FMI, de la Banque mondiale, de l'OCDE, de l'OMC, de l'ALENA et de la ZLEA. Celui que veulent et promeuvent les compagnies transnationales, le gouvernement de George W. Bush, de même que le gouvernement de Jean Chrétien et de Paul Martin. Et aussi, il faut le dire, celui de Bernard Landry.

Le projet souverainiste pris au piège du néolibéralisme

Prenons acte du fait qu'en liant l'idée de l'indépendance du Québec au mécanisme de libre-échange avec nos voisins du Sud, les porteurs du projet ont engagé leur parti et le gouvernement du Québec sur la pente du néolibéralisme. Ce faisant, ils ont perverti un projet qui était pour la majorité des souverainistes beaucoup plus qu'une rupture avec le partenaire canadien, jugé indésirable.

Sous-jacent à cette volonté de séparation, il y a toujours eu un projet de société fondé sur une conception sociale de l'État, plutôt que sur le marché dérégulé et sur la compétition, une ouverture sur le monde fondée sur la coopération plutôt que sur la compétitivité et la guerre économique.

*Sociologue et auteur du livre0 La globalisation du monde - Laisser faire ou faire?, Les Éditions Écosociété, 2000

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